Mardi 13 avril 2010, j’ai eu l’honneur de recevoir Madame Simone Veil, Ancien ministre, Membre de l’Académie française, dans les Salons d’Honneur de l’Hôtel de Ville de Puteaux, dans le cadre des cérémonies du souvenir et de la déportation en avril. A cette occasion, Simone VEIL a été faite Citoyenne d’Honneur de la ville de Puteaux en présence des enfants de l’école Marius Jacotot, qui ont interprété la chanson Nuit et brouillard de Jean Ferrat et le poème Liberté dont l’Académicienne est l’auteur. Je vous propose ici l’intégralité de mon discours :
« C’est un grand honneur, Mme le Ministre, de vous recevoir à Puteaux. Vous êtes une femme d’exception : vous l’avez montré dans tous les moments et toutes les épreuves que vous avez traversés. Une femme d’exception qui aura indéniablement marqué d’une empreinte indélébile l’histoire de la France et de l’Europe du XXe siècle, avant que le XXIe ne vous consacre parmi les Immortels.
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Il me sera difficile d’égaler le talent de Jean d’Ormesson, dont les mots vous ont merveilleusement accueilli sous la Coupole de l’Académie Française le 18 mars dernier. A défaut de parler avec art, je parlerai avec vérité.
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Vous êtes la cadette d’une famille de quatre enfants, dont seulement trois ont survécu à la Seconde Guerre Mondiale et à l’horreur des camps. Votre père était architecte, votre mère femme au foyer, avec ce même don de soi qui vous caractérise puisque après la crise des années 30, elle s’est également occupée d’enfants dont les parents souffraient de difficultés financières.
En 1940, votre famille, installée à Nice, a subi la ségrégation progressive des lois anti-juives. Le danger devint manifeste à partir de septembre 1943, date de la prise de contrôle de cette zone par l’occupant allemand, en remplacement des Italiens.
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Lors d’un contrôle effectué dans la rue par deux SS, vous êtes arrêtée le 30 mars 1944. Vous étiez âgée d’à peine 16 ans. La veille, vous aviez tout juste passé les épreuves du Baccalauréat, qui avaient été avancées de 3 mois, de crainte d’un débarquement allié dans le Sud de la France.
Dans les heures qui suivent, le reste de votre famille, hébergée malgré les risques encourus par plusieurs couples de relations et d’amis niçois, était également arrêté.
Vous avez transité par le camp de Drancy, tandis que votre père et votre frère Jean étaient déportés en Lituanie : vous ne les avez jamais revus. Le 13 avril 1944, avec votre mère et l’un de vos sœurs, vous quittez Drancy : destination Auschwitz. C’est à votre arrivée que votre vie a été sauvée par une voix inconnue. Un prisonnier parlant français vous a conseillé de vous déclarer âgée de plus de 18 ans : vous avez ainsi évité la chambre à gaz. Votre matricule 78651 qui vous est tatoué sur le bras – témoin indélébile de votre compagnonnage avec la mort et l’horreur- vous avez tenu à le faire graver sur votre nouvelle épée d’académicienne.
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Transférée au camp de Bergen-Belsen, vous avez été affectée à la cuisine, grâce à l’intervention d’une chef de camp du nom de Stenia. Etrange et difficile à expliquer cette bienveillance de Stenia à votre égard : elle vous a sauvé de la mort à 2 reprises, tout en étant particulièrement dure avec les autres déportés. Cela ne la sauvera pas elle-même puisqu’elle fut pendue par les Anglais à la Libération. Votre camp a été libéré le 15 avril 1945 : un mois trop tard pour votre mère, décédée le 15 mars du typhus. En revanche votre sœur Madeleine, qui était aussi atteinte, a pu être sauvée à temps. Votre seconde sœur Denise, qui s’était engagée dans la Résistance, a elle aussi survécu.
A votre retour en France, vous apprenez que ce Bac, que vous aviez passé à 16 ans, vous l’aviez obtenu. Vous vous inscrivez donc à la rentrée 45 à la Faculté de Droit et à Sciences-Po. Vous avez non seulement survécu à l’horreur, mais vous avez immédiatement reconstruit votre vie, repris le cours des choses, comme si cette terrible parenthèse devait être refermée le plus vite possible. Vous avez été confrontée à la mort de très près, vous avez perdu vos parents, votre frère, vous avez vécu d’indicibles souffrances physique et psychologiques : « le lâche craint la mort, et c’est tout ce qu’il craint » a écrit un illustre dramaturge dont vous occupez le fauteuil aujourd’hui à l’Académie. Assurément, lâche, vous ne l’avez jamais été, et cette phrase proverbiale, aussi banale que terrible en de telles circonstances, vous l’avez dignement illustrée : « la vie continue ».
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A l’amour perdu de vos parents, vous avez substitué l’amour de votre mari Antoine, que vous avez épousé à 19 ans, puis très rapidement de vos 3 enfants.
Vous faites carrière dans la magistrature et vous vous retrouvez nommée à la direction de l’administration pénitentiaire. Qui était mieux placé que vous pour juger de la dignité humaine et des conditions de détentions ? Vous avez ainsi découvert la misère des prisons en France. Vous devenez ensuite Secrétaire Général du Conseil Supérieur de la Magistrature.
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C’est au cours de cette même période que vous mûrissez votre réflexion sur la construction européenne, réflexion marquée à jamais par votre expérience des désastres d’une guerre entre pays voisins. Pierre Mendès France est resté la figure que vous admirez le plus, mais c’est avec Jacques CHABAN-DELMAS et son projet de « nouvelle société » que vous vous sentez le plus en phase au début de la campagne présidentielle de 1974. Vous intégrez le gouvernement de Jacques CHIRAC, sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, comme Ministre de la Santé. Dès votre entrée en politique, vous avez agi en Homme d’Etat (si je puis dire), au service d’un pays, et non d’un candidat ou d’un parti.
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Vous avez donc été le maître d’œuvre de l’adoption par le Parlement du projet de loi sur l’IVG, qui a dépénalisé l’avortement. Ce combat vous a évidemment valu des attaques terribles de la part des milieux anti-avortement, notamment des franges catholiques intégristes, ce qui était prévisible. Votre projet a été très largement voté par la gauche et a profondément divisé la droite à l’époque. « Plus l’offenseur m’est cher, plus je ressens l’injure » a écrit RACINE : de cette épreuve vous en êtes ressortie meurtrie mais victorieuse. Avec le recul aujourd’hui, l’ensemble de la classe politique est unanime pour saluer les avancées considérables que vous avez accomplies, pour la condition féminine et pour la dignité humaine.
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Votre soif de combat, d’engagements pionniers, n’est pas rassasiée pour autant. En 1979 vous conduisez la liste UDF aux premières Elections européennes au suffrage universel, que vous remportez. Vous voilà propulsée à la tête du Parlement Européen, et ce pendant 3 ans. Il fallait bien une aura telle que la vôtre, Madame, pour impulser la puissante accélération que la construction européenne a connue au début des années 80.
La haute idée que vous vous faites de votre devoir, du service de l’Etat, ou plutôt même du service de l’Homme, vous l’avez encore illustrée lorsqu’en 1993 vous avez acceptée de revenir au Gouvernement, comme Ministre des Affaires Sociales, de la Santé et de la Ville. La situation était déjà similaire à celle que nous connaissons aujourd’hui : déficit abyssal de la Sécurité Sociale, ghettoïsation des banlieues, problème des retraites… Après toutes les difficultés que vous aviez connues lors de votre premier passage, dont vous aviez déjà tiré gloire, qu’est-ce qui pouvait vous pousser à retourner dans l’arène, si ce n’est votre désintéressement et votre courage toujours ferme et serein?
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Mme le Ministre, vous avez nommée au Conseil Constitutionnel, élue à l’Académie Française, Grand Officier de la Légion d’Honneur, Présidente d’Honneur pour la Fondation de la Mémoire pour la Shoah : tous ces titres, Madame, sont la reconnaissance des valeurs pour lesquelles vous combattez.
Ces honneurs ne vous ont jamais ôté votre liberté, empêché de vous exprimer. Alors que vous apparteniez au Conseil Constitutionnel, vous êtes sortie de votre devoir de réserve pour défendre de toutes vos forces le projet de Traité Constitutionnel Européen en 2005. Lors de la dernière présidentielle, vous avez soutenu la candidature de Nicolas SARKOZY, mais vous avez continué à faire entendre votre voix singulière, vos différences sur des sujets vous tenant à cœur.
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Madame le Ministre, cette nouvelle distinction que vous allez recevoir de la Ville de Puteaux apparaît comme bien modeste comparé aux honneurs que vous avez déjà reçus. A vrai dire, l’honneur revient bien plus à moi-même de vous l’accorder qu’à vous de l’accepter. Mais à l’heure où à Puteaux nous célébrons la mémoire des victimes de la déportation tout au long du mois d’avril, où nous tenons à ce que témoignages et souvenirs réunissent toutes les générations, votre venue constitue le point d’orgue de ces cérémonies, elle revêt un sens très fort, pour l’histoire de notre ville comme pour son présent.
Comme toutes les communes de France, Puteaux n’a pas été épargné pendant la guerre. Notre vieille église a été bombardée et a perdu son clocher, comme tant d’autres. Dans 3 jours, nous honorerons le souvenir de 3 jeunes enfants scolarisés à l’école Marius JACOTOT qui furent déportés. A Puteaux comme ailleurs, certains ont collaboré, d’autres ont résisté. Je pense au conseiller municipal M. Roger AVENEL, qui a fondé notre section locale de la Croix Rouge en 1943, et l’a installée dans des locaux de l’Hôtel de Ville en sous-sol, du fait de la guerre. Ces locaux, la Croix Rouge les a occupés jusqu’au mois de décembre dernier.
Je pense encore à des Putéoliens d’aujourd’hui, que la Ville est très fière de compter parmi ses habitants. Mme Line MARMAJOU, 108 ans, Doyenne des Justes parmi les Nations, et Doyenne de la Légion d’Honneur, qui a hébergé ses voisines juives pendant la guerre. Je pense aussi à M. André STORCK, et Mmes Judith LEFEUVRE et Judith FELDSTEIN, qui furent des « enfants cachés » comme on le dit, et qui témoignent aujourd’hui de leurs souvenirs dans les écoles et collèges de notre ville.
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Vous n’aviez que 16 ans lorsque vous avez été déportée. Dans une belle interview donnée dans le magazine ELLE à la fin du mois de mars, votre petite-fille Valentine, âgée de 15 ans, exprimait son admiration à votre égard mais aussi ses interrogations : qu’aurait-elle fait, si jeune, à votre place ? Qu’aurions-nous fait tous, à un âge où on devrait être si loin de toutes ces choses, face à l’horreur ? Les adolescents d’aujourd’hui doivent plus que jamais prendre conscience que rien n’est acquis, et que d’autres avant eux se sont vus voler leur enfance, et ont dû devenir adultes avant l’heure…
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Mme le Ministre, entre la rescapée des camps, votre lutte pour le droit des femmes à disposer de leur corps, votre engagement pour une Europe de la Paix et de la Fraternité entre les peuples, ce sont tous vos combats que nous distinguons à travers vous. Vous êtes une femme de convictions mais non partisane. Ancienne déportée qui a toujours refusé toute victimisation, ardente combattante des droits des femmes sans verser dans les excès du féminisme, d’origine juive mais « juive laïque » comme vous tenez à le dire, ce sont ces subtils dosages qui forment les traits de votre personnalité. C’est peut-être cela qui vous a permis de devenir cette « figure de proue en avance sur l’histoire », comme vous l’a dit Jean d’ORMESSON.
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Nul autre que vous n’est mieux placé pour méditer le sens du mot « Immortel » qui vous est désormais attribué. C’est donc à une rescapée immortelle, que je remets à présent la Médaille Grand Or d’Honneur de la Ville de Puteaux !
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Toutes mes félicitations !
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Paul CLAUDEL, qui fut lui aussi un de vos illustres prédécesseurs au Fauteuil numéro 13 de l’Académie, avait dit ceci : « il y a des yeux qui reçoivent la lumière… Et il y a des yeux qui la donnent… »
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Merci Madame, de nous avoir tant éclairés, après avoir traversé de telles obscurités.
Je déclare Mme Simone VEIL Citoyenne d’Honneur de la Ville de Puteaux
Je vous remercie…
Joëlle Ceccaldi-Raynaud,
Député des Hauts-de-Seine,
Membre de la délégation aux droits des femmes,
Maire de Puteaux.


